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Classé depuis 1996 sur la liste des 500 plus beaux sites mondiaux, le Canal du Midi, haut lieu touristique, marque autant la géographie de la région, qu’il en a marqué l’histoire de son temps. Ce projet pharaonique fut décrit par Diderot comme “seul ouvrage capable de rivaliser en grandeur avec ceux des Romains” !!!

Quand les Papets virent arriver l’intendant de la Gabelle, ils ne bougèrent pas de leur banc. Les gabelous, dans la Montagne Noire, on les connaissait bien : échapper à la taxe sur le sel était presque un sport national.
Mais ce gabelou-là, c’était le chef.
Un « mössieur » de la ville : RIQUET, qu’il s’appelait.
Les Papets restèrent assis, pendant que l’autre entamait la conversation. Ce n’était pas de l’impolitesse ; simplement, la banquette des Papets cachait un coffre rempli de sel de contrebande, et les gabelous n’avaient pas le droit d’y fouiller s’ils dérangeaient une personne âgée.
« Môssieur de la ville » ou pas, il vaut mieux paraître malpoli que se faire coïncer.


Or, le RIQUET n’était pas là pour le sel. Il se mit à parler de son œuvre, comme il l’appelait … récupérer les eaux de la Montagne Noire, pour créer un canal navigable entre Garonne et Aude, rien de moins, au final, que de relier la Méditerranée et l’Atlantique.


On était au plus chaud de l’été 1663, et les papets se demandèrent si leur interlocuteur n’était pas resté un peu trop au soleil...
« Ca servirait à quoi ? » dit l’un d’eux.
« Mais à développer la région, mon brave ! »
Et l’étranger d’ajouter : « et puis vous deviendrez riche ».
Ca, c’était très mauvais signe ; quand quelqu’un vous dit qu’il va vous rendre riche, c’est souvent qu’il pense à vous piquer vos sous.

Les Papets eurent beau discutailler, l’autre n’en démordit pas ; on le construirait, ce Canal Royal. On collecterait les eaux, on embaucherait les costauds de la région, et tout le monde s’en trouverait bien content.

Il suffisait que les Papets indiquent tout ce qu’ils savaient sur les beaux petits ruisseaux qui dévalent les flancs du Sidobre. Et ce fut fait.

Riquet creusa d’abord, à titre d’essai, une première conduite entre le seuil de Naurouze, et St-Ferréol ; ce fut la Rigole de la Plaine. Les ministres du Roy, impressionnés, lui accordèrent des crédits pour son projet, ainsi que l’assurance que lui et ses descendants règneraient en maître sur le Canal.

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On commença simultanément le creusement du Canal à la hauteur de Toulouse, et la construction de réseaux et de réservoirs qui alimenteraient cette nouvelle ligne dans la carte du Languedoc. On refit des plans, on détourna, on creusa, on consolida ; pas moins de 12000 hommes et femmes furent employés, à des conditions extraordinaires pour l’époque : le double du salaire d’un ouvrier agricole, sécurité sociale, un jour de congé payé...

Les Papets protestaient : avec tout ce monde employé au Canal, qui allait s’occuper des récoltes ? Il fallut presque 20 ans et des millions de livres, pour achever le projet.
Le pauvre RIQUET, endetté jusqu’au cou, mourut en 1680, alors que le Canal n’était plus qu’à 4 km. de la mer.

La première péniche - une embarcation luxueuse où le Roy était accompagné de nobles et de prélats - inaugura le trajet en 1682. Ensuite, on vida le Canal et on recommença à travailler. Car un canal, ça se bouche, ça déborde, ça s’envase, ça se dégrade. Riquet n’avait peut-être pas été assez prévoyant...

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Il y eut d’autres époques, d’autres maîtres d’oeuvre - dont le célèbre Vauban. Bon an, mal an, le Canal devint une microsociété, avec ses règles, son administration, sa Justice, et même ses églises.
Les Papets continuaient à hausser les épaules : tout cela bénéficiait-il vraiment à la région ?

D’abord, dans ce canal, on n’avait pratiquement pas le droit d’y pêcher. Une armada de contrôleurs, d’intendants et de gardes en uniformes en surveillait les abords, traquant la moindre infraction aux règlements.

Quelques riverains, pourtant, avaient droit à une prise d’eau gratuite. Cela faisait de beaux jardins. Au printemps 1776, on y planta même les premiers spécimens de pommes de terre ramenés des Amériques - et cela permettait d’irriguer les céréales.

Vint la Révolution. Un émissaire arriva pour annoncer que les privilèges des descendants de Riquet étaient abolis, que le Peuple allait enfin pouvoir bénéficier des bienfaits du Canal.
La Révolution passa ; après quelques procès, on rendit aux descendants de Riquet leurs privilèges sur le commerce du Canal. En 1856, il ne fallait plus qu’un jour et demi pour se rendre de Sète à Bordeaux.
Le trafic de marchandise et de voyageurs fonctionnait plutôt bien ; le Canal transporta jusqu’à 100000 voyageurs, et plus de 100 millions de tonnes de fret par an. Pourtant, il ne devint jamais la grande voie commerciale dont Riquet avait rêvé.
La faute à “pas de chance”, aux fluctuations des taxes sur la navigation, à une gestion rendue difficile par l’ampleur de la tâche.

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Un jour, un Papet qui pêchait sur le bord du Canal, remarqua un chargement étrange sur une péniche. De longues barres de fer, empilées les unes sur les autres. Il secoua la tête ; on ne savait vraiment plus quoi inventer ! Puis il remit sa ligne à l’eau, et n’y pensa plus.
Pourtant, ce qui venait de passer sous ses yeux n’était rien d’autre que l’arrêt de mort de la navigation commerciale sur le Canal du Midi ; les matériaux de construction du chemin de fer qui, en moins d’un siècle, allaient la rendre caduque. Car le Canal, toujours aussi difficile à entretenir, ne résisterait pas au développement férroviaire, qui, malgré les tonnes de charbon qu’il nécessitait, deviendrait rapidement plus rapide, plus sûr, et plus fiable.
Il faut dire qu’en 1858, comme pour asséner le coup de grâce au transport fluvial, la Compagnie des Chemins de fer racheta aux descendants de Riquet le fermage du Canal. Les Papets secouèrent la tête : quel intérêt le rail aurait-il à œuvrer au développement de son principal concurrent ?

Et d’augmentation des tarifs en négligence d’entretien, ce fut bien l’inverse qui arriva : le Canal perdit une grande partie de son attrait.

En 1903, l’Etat dut en reprendre l’exploitation ; il s’agissait déjà pour lui de sauver l’œuvre de Riquet. Or, les autres canaux navigables, souvent plus récents, avaient adopté un plus grand gabarit pour les péniches ; et le Canal du Midi, avec ses écluses conçues pour des embarcations du XVII° siècle, ne pouvait être mis en conformité avec ces nouvelles exigences. Et puis, il y eut les guerres, les crises, les chocs pétroliers ; qui aurait eu le temps, et les fonds nécessaires, pour rénover ce vieux Canal ? Il y eut bien quelques projets, mais on les abandonna vite.

En 1972, à peine créées, les Régions se virent demander de participer à l’entretien du Monument. Car c’était bien ce qu’était devenu le Canal du Midi : un monument, une belle œuvre, plus vraiment utile, plus vraiment adaptée, coûteuse et embarrassante. Que pouvait-on faire ? L’élargir ? le transformer ? le combler ?

En 1990, les deux dernières péniches de transport de marchandises, encore en activité (elles s’appelaient
Bacchus - pour le vin, et Espoir - pour l’ironie) cessèrent leurs allées et venues. Il y eut plus d’un Papet qui, ce jour-là, écrasa une larme... L’herbe se mit à pousser sur les talus, inexorablement.

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Quelques années après, un groupe de messieurs de la ville se promenait sur les berges du Canal. Ils appréciaient l’air, les arbres, la beauté “naturelle” des sites, l’air radieux des plaisanciers dont les péniches franchissaient l’un après l’autre les ingénieux systèmes d’écluse, les ponts-canals, les pentes d’eau... Quelques papets, intrigués demandèrent à ces messieurs ce qu’ils étaient en train de faire. “Nous étudions le site, pour l’inscrire au Patrimoine de l’UNESCO”... Hé bé....

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C’est ainsi que le Canal du Midi, ce projet pharaonique que Diderot décrivit comme “seul ouvrage capable de rivaliser en grandeur avec ceux des Romains”, figure depuis 1996 sur la liste des 500 plus beaux sites mondiaux.
Si vous vous promenez sur les berges du Canal, ou vers St-Ferréol, vous verrez peut-être, quand le soleil vient se poser sur la ligne d’eau, les ombres de Riquet et des Papets de la Montagne Noire.
Le premier gémit : son œuvre, au final, n’a fonctionnée que pendant deux siècles. Les fantômes des Papets lui tapent sur l’épaule ; “Te tracasse pas ! tu veux qu’on te dise ? Ton Canal, il est beau !”
Et les peupliers rient doucement en protégeant tout ce monde du soleil.

***

Nota : Lors de votre voyage en vélo, lorsque vous quittez le canal à Castelnau d'Estretefonds pour venir jusqu'à notre maison d'hôtes, nous pouvons transférer gracieusement vos bagages (sur votre demande), jusqu'au Cantou.


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(Le Canal du Midi passant par Toulouse)